Les « grands chantiers » de Faure Gnassingbé à Lomé exécutés à crédit Marchés gré à gré avec EBOMAF, risque de blanchiment d’argent, non respect des engagements par le gouvernement…

Aujourd’hui, il est très difficile de circuler à Lomé. Pour les griots du régime, « la capitale est en chantier ». Le ministre d’Etat, ministre de la Fonction publique et des Réformes administratives dira que « Lomé a commencé à s’embellir ». Mais, les travaux se déroulent dans un désordre inouï et sont gérés dans l’opacité totale. Marchés gré à gré, routes à crédit, risque de blanchiment d’argent, non respect des engagements par le gouvernement, lenteur dans les travaux… tout y passe.

Infrastructures routières en chantier

« Résolument engagé dans la mise en œuvre de sa politique de reconstruction nationale, à travers notamment les grands chantiers d’infrastructures routières, le gouvernement togolais mobilise les financements pour de nombreux projets à savoir la réhabilitation et le renforcement des routes déjà revêtues, l’aménagement et le bitumage de nouvelles routes. Pour relever ces défis prioritaires, le Chef de l’Etat Faure Gnassingbé a donné une autonomie au secteur des travaux publics en le détachant du ministère des transports. Désormais érigé en ministère plein des Travaux Publics, celui-ci a pour mission principale, de définir une politique en matière d’infrastructures et de la mettre en œuvre », écrit le site de la présidence de la République togolaise. Ces « grands chantiers » de Faure Gnassingbé sont classés en deux catégories.

Il y a les travaux d’aménagement et de réhabilitation qui s’inscrivent dans le cadre du Projet PAZOL (Projet d’Aménagement de la Zone Lagunaire) financé par la BOAD à hauteur de 7.3 milliards de F CFA. Il s’agit de :

  • - l’aménagement et le pavage de la rue lagunaire et de la rue Okuta Waya (rue transversale Colombe de la Paix-Cinéma le Togo Avenue de la Nouvelle marche) sur 1.409m ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la rue de Paris (voie Nord-sud allant de la lagune-BTCI-Photo Dégbava) sur 1.377 m ;
  • - l’aménagement et le bitumage des rues Kame et sous-Lieutenant Gnémégnah (rue transversale derrière la BTCI reliant avenue de la nouvelle marche-Libération-rue de France) sur 902 m ;
  • - l’aménagement et le bitumage des rues Kadja et Tampounte (Rue Nord-sud située entre BTCI et CEDEAO et allant de Lagune à l’avenue du 24 janvier) sur 1329m ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la Rue Khra et Rue 138 HNK (rue Nord-sud située entre le terrain de foot Fléau Jardin et Sté le Prince et allant de Lagune au boulevard du 13 janvier jusqu’à l’Avenue 24 janvier) sur 706 m.
  • La deuxième catégorie concerne des projets de réhabilitation qui sont financés soit par des partenaires, soit par le gouvernement lui-même. Ce sont :
  • - le grand contournement de la ville de Lomé (port-Golf club) avec une longueur de 13.8 km à hauteur de 34 milliards de F CFA fiancé par la China Exim-Bank ;
  • - la réhabilitation et l’assainissement de l’avenue Augustino de Souza sur 2.8 m à 3 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage de l’avenue Maman N’danida coté Sud à partir de Cinéma REX sur 700 m à 800 millions ;
  • - l’aménagement et le bitumage de l’avenue Klebert Dadjo (Caisse d’Epargne-Boulevard des Armées) sur 600m à 0.2 milliard ;
  • - l’avenue du 24 janvier (Cinéma REX-Carrefour monument aux Morts au niveau du Ministère du Commerce) sur 1100m ;
  • - l’aménagement et le bitumage du tronçon Golf Club-Togblécopé sur 5 km à 5 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage du tronçon rond point port-Avépozo sur 10.3 km à 12.6 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage du Boulevard du 13 janvier sur 5.14 km à 10 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la Voie d’Agoè BKS-Limousine-Adidogomè sur 7 km à 10 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la rue de la gare sur 800m et financé par FR à 0.9 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la rue du chemin de Fer sur 150 m à 200 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la rue Maman N’danida nord (colombe de la paix-Dekon) sur 1500 m ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la rue de chemin de fer sur 150m 200 milliards ;
  • - l’aménagement et le bitumage de la rue de l’Eglise sur 800 m à 1 milliard ;
  • - le resurfaçage de l’avenue Akei et Rue 3HDN (carrefour ancien Texaco Jean Paul II jusqu’à l’Aéroport et Boulevard du Haho de Shell Hédzranawoé-station d’essence Ohando) sur 2.78 km à 0.36 milliards ;
  • - le resurfaçage et l’assainissement de la rue de Calais sud (ancien Lonato-monument aux Morts-ministère du Commerce) sur 670m à 0.3 milliards.

Marchés gré à gré et routes à crédit avec EBOMAF

L’Alliance nationale pour le changement (ANC) disait dans son communiqué rendu public suite au drame qui s’est produit mercredi dernier sur la voie entre la Gendarmerie et le complexe scolaire Notre Dame des Apôtres (NDA) : « C’est le lieu de dénoncer la mise en route de ces chantiers dans l’opacité, l’improvisation et le désordre habituels du régime RPT, en violation des règles élémentaires d’exécution des travaux publics. Sur les sites des chantiers ouverts, aucun panneau n’indique ni l’origine ni le montant des financements, ni le maître d’ouvrage ni le maître d’œuvre, ni le délai d’exécution ni le contrôle technique ». Les faits lui semblent lui donner raison.

En fait, les travaux de réhabilitation, de renforcement et d’assainissement du Boulevard du 13-Janvier et ceux de bitumage de la voie Agoè BKS-Adidogomè sont attribués à la société burkinabé « Entreprise Bonkoungou Mahamadou & Fils » (EBOMAF SA). Ces deux projets sont évalués à vingt (20) milliards F CFA pour un délai d’exécution de douze (12) mois.

Les travaux entièrement conduits par l’entreprise burkinabé sont placés sous le contrôle et la surveillance du groupement de consultants maliens et togolais GTAH/DECO. Et comme on peut le constater plus haut, rien n’a été dit sur la source de financement de ces projets. Mais selon un article publié par Togo-Presse N°8456 du mercredi 19 janvier 2011 à l’occasion de la très bruyante cérémonie du premier coup de pioche donné par le Premier ministre Gilbert Houngbo, les 20 milliards confirmés même par les responsables d’EBOMAF dans les nombreux articles promotionnels, sont curieusement passés à 23 milliards. « Financés à hauteur de 23 milliards de FCFA par l’Etat, à travers le Fonds routier, ces travaux seront exécutés en 12 mois par l’entreprise EBOMAF… », rapporte le quotidien national. D’où sort-on avec les 3 milliards de surplus ? Mystère.

De toute évidence, les marchés relatifs à ces deux travaux sont confiés à EBOMAF gré à gré. Il n’y a pas eu d’appel d’offre international comme le laissent croire les responsables de cette société dans les nombreux articles promotionnels publiés par la presse burkinabé et étrangère à cet effet. De Togo presse (quotidien national du Togo) à Jeune Afrique (dans lequel les Etats africains publient souvent les avis d’appel internationaux) en passant par « Marchés publics », le Bulletin d’informations de la Direction nationale du Contrôle des Marchés Publics au Togo ou encore les sites du gouvernement togolais, on n’a aucune trace des avis d’appel d’offres relatifs à ces deux marchés. Une source contactée au ministère des TP pour nous en fournir copie au cas où nos recherches seraient mal orientées a été plus que claire : « il n’y a pas eu d’appel d’offres ». Et pourtant, à Ebomaf, on soutient le contraire. « Cet appel d’offres international que EBOMAF SA vient encore une fois de remporter au Togo participe de notre vision de conquérir des parts de marchés au-delà des frontières nationales. Au carrefour du donner et du recevoir commandé par la mondialisation et les espaces sous régionaux, le Burkina Faso peut tirer son épingle du jeu en misant sur des services de qualité compétitifs et des prestations de pointe tels les BTP. C’est cette dynamique que nous essayons d’insuffler chaque jour à notre entreprise : le souci régulier et permanent de la performance et de la qualité », relève Mahamadou Bonkoungou, Président-Directeur Général (PDG) du Groupe EBOMAF SA sur le site Internet « afriquinfos ». Dans tous les articles sur EBOMAF sur ces deux projets, on retrouve ce passage standard. Les uns et les autres soutiennent que la société EBOMAF a remporté « cet appel d’offres ». Mais dans leur article, aucun n’a fait allusion au numéro et à la date de publication des appels d’offres inhérents à ces marchés. Cela n’empêche pas le site « afriquinfos » de poursuivre : « Par le Togo, le Groupe EBOMAF entreprend en toute sérénité son expansion sous régionale. En attendant l’aboutissement heureux des appels d’offres auxquels il a pris part au Bénin et au Niger, la griffe du fleuron burkinabé des BTP s’impose avec force admiration dans les principales villes (Dapaong, Kara, Lomé, …) du pays de Faure Gnassingbé après des compétitions internationales âprement disputées ».

Véritable canular. C’est un marché gré à gré conclu peut-être dans un salon. Or selon les dispositions en la matière, un marché qui dépasse 50 millions FCFA doit être soumis à des appels d’offre ouverts. Contacté, un responsable du ministère des Travaux public estime que l’exécution de ces travaux se fait à crédit et qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait appel d’offre. « Dans ce genre de projet, l’Etat fait appel à une entreprise qui réalise l’ouvrage sur ressources propres. En amont, cette entreprise et l’Etat signent un contrat dans lequel il est précisé les modalités de remboursement de l’entreprise. C’est le cas par exemple avec la société burkinabé EBOMAF. Pour le cas d’une route, il peut s’agir d’un péage », explique-t-il.

Après avoir rappelé que les financements clefs en mains font partie des mécanismes de financement de projets d’envergue, un Enseignant-chercheur à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université de Lomé fera observer que même dans ce cas, un appel d’offre ou des consultations restreintes doivent être engagées de manière transparente de façon à ne pas prêter le flanc à des critiques. Cet économiste trouve par ailleurs que les autorités togolaises ont l’impérieux devoir de faire tout dans la transparence pour qu’on ne se retrouve plus dans des situations antérieures qui avaient gonflé la dette du Togo. « Se basant sur le carnet d’adresses du Premier ministre Houngbo, le Togo a vite atteint l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés) en brûlant certaines étapes. Aujourd’hui, les partenaires traditionnels du pays qui sont bien informés de ce qui était à l’origine du lourd endettement du Togo, rechignent à ouvrir leur chéquier. Mais pour montrer que le pays bouge avec le boucan qui a été fait avec l’atteinte de l’initiative PPTE, le gouvernement s’endette auprès de certains réseaux obscurs en usant de mensonge. Ce manque de transparence risque de créer des problèmes à l’avenir », affirme-t-il.

Un autre universitaire, maître de conférence de son état laissera entendre pour sa part que « ce mécanisme de financement a montré ses limites au Togo ». « On se rappelle les mouvements d’humeur d’un regroupement d’entreprises qui soutiennent avoir exécuté sur fonds propres des travaux d’entretien de routes pour le compte de l’ex-FER. Ces entreprises n’ont pas été payées avant la liquidation de cette entité et leurs dirigeants ont dû, après plusieurs démarches infructueuses depuis 2006 auprès des plus hautes autorités togolaises (de Edem Kodjo à Houngbo en 2008), hausser le ton avant de rentrer dans leurs droits vers la fin de l’année dernière », explique-t-il avant de conclure « j’espère au moins que les taux d’intérêt des crédits relatifs a ce projet ne sont pas exagérés ».

Comme on le voit, ce sont des routes à crédit qui sont construites par EBOMAF dans le cadre des fameux « grands chantiers » de Faure Gnassingbé. Il n’est pas exclu que des péages soient installés sur le boulevard du 13 janvier et sur la voie BKS-Adidogomé afin de permettre à la société de recouvrer ses 20 ou 23 milliards avec bien sûr des intérêts énormes. Pourquoi le gouvernement de Faure Gnassingbé ment-il au peuple togolais en arguant que ces travaux sont financés par lui-même à travers le Fonds routier ? Ne nous connaissant que trop, il est possible que la gestion opaque de ces deux marchés ne soit destinée qu’à blanchir des fonds de certains pontes du régime, comme c’est le cas dans la plupart des sociétés au Togo. Ceux qui sont aux affaires, pourraient financer l’exécution de ces travaux par le biais d’EBOMAF et gagner des intérêts plus tard. Des retro-commissions sont également à craindre.

Lenteur dans l’exécution des travaux

Seuls les travaux exécutés dans le cadre du projet PAZOL financé par la BOAD, semblent évoluer. Mais les autres chantiers qui doivent être financés par le gouvernement, avancent à grands pas sur place. Par exemple, la réhabilitation de l’avenue Maman Ndanida nord (colombe de la paix-Dekon) sur 1500 m financée sur le budget 2010 et confiée à l’entreprise béninoise Yamen traîne depuis, au point que le ministre des Travaux publics Andjo Tchamdja, a dû publier un communiqué dans lequel il inflige un avertissement à la société. Le délai de trois mois arrêté pour l’exécution des travaux, est écoulé depuis bientôt trois mois. Mais les travaux sont au point mort. Selon une source proche de la société, le gouvernement a fait publier ce communiqué dans la presse pour se dédouaner. « Le gouvernement togolais ne remplit pas sa part d’engagement. Nous sommes tenus de commencer les travaux sur nos fonds propres jusqu’à un certain niveau, le temps pour le gouvernement de mettre à notre disposition les fonds nécessaires pour la suite des travaux. Jusqu’aujourd’hui, nous n’avons reçu que 20% du total des fonds. Des procès verbaux de réunions sont là et prouvent que le gouvernement est bien au courant des causes de la lenteur du travail », indique cette source.

C’est la même situation sur les autres chantiers de Faure Gnassingbé. Les sociétés ont commencé les travaux avec leurs fonds propres et semblent essoufflées. « Il n’y a pas d’argent pour continuer les travaux. Tout se passe comme si on a voulu ouvrir beaucoup de chantiers pour faire la propagande », se plaint un ouvrier sur le chantier Novissi-Cerfer confié à la société Gelloq-Togo.

C’est ce désordre créé par le gouvernement togolais qui fait que le délai d’exécution des travaux n’est pas mentionné sur certains panneaux. « L’absence de mention de délai sur les panneaux est une mesure prise de commun accord avec le gouvernement. Nous n’avons donc rien inventé », se défend un responsable de la société Yamen. Conscient qu’il ne pourrait pas honorer ses engagements, le gouvernement souffle le chaud et le froid avec ses communiqués dans lesquels des mises en demeure ou des avertissements sont adressés à certaines entreprises.

En outre, la lenteur des travaux est due aux installations de la Compagnie énergie électrique du Togo (CEET), de Togo Télécom et de la Togolaise des eaux TdE. Ces sociétés de l’Etat appelées contre toute attente à entreprendre des travaux de branchement ou d’extension de leur réseau pour éviter que les routes réaménagées ne soient pas plus tard l’objet de casses comme c’est souvent le cas. Dans certains quartiers, les engins ont endommagé des tuyaux de la TdE, privant certains ménages d’eau. Il se pose ici la question de savoir si ces sociétés ont le budget nécessaire pour exécuter des travaux qu’elles n’ont pas programmés. « Normalement, le gouvernement devra associer ces sociétés à la conception des travaux pour voir si elles ont les moyens pour refaire leurs installations lors des travaux de réhabilitation des routes. En ce moment, elles sauront dégager les ressources nécessaires pour l’exécution des travaux. Ainsi, les trois sociétés et l’entreprise chargée du réaménagement de la voie vont exécuter simultanément leurs travaux », explique un chef-chantier rencontré sur l’Avenue Maman N’danida.

C’est donc dans cette chienlit que sont exécutés les « grands chantiers » de Faure Gnassingbé. A cette allure, il sera difficile de boucler les chantiers qui sont censés se terminer avant le début de la grande saison des pluies. Pendant ce temps, et les responsables de ces différents chantiers et les ouvriers font leur petit business en vendant à des particuliers les matériaux de construction, tels que le sable et les barres de fer.

Zeus A.

Source : http://libertetg.com/

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