Martin Kofi Yamgnane, Homme politique franco-togolais (Ph : capefrance.com).

Martin Kofi Yamgnane, Franco-togolais et président de Sursaut-Togo (association de la diaspora togolaise oeuvrant pour l’alternance politique au Togo) n’est pas indifférent à l’égard de la rue qui gronde en ce moment dans son pays natal. Comme beaucoup de contestataires du pouvoir de Faure Gnassingbé, l’ancien conseiller Afrique du candidat François Hollande croit dur comme fer en la fin prochaine de « la tyrannie des Gnassingbé ».

Cette interview est le fruit d’échanges entre M. Yamgnane et la rédaction d’« Afriscoop ». L’ancien Maire de Saint Coulitz (en Bretagne) s’y montre comme à son habitude, objectif et sûr de ses faits et gestes.

AfriSCOOP : Depuis un certain temps, on n’entend plus parler de vous. Alors que la rue gronde et bruisse à Lomé, que devient Kofi Yamgnane ?

Yamgnane : (Rires). En responsable politique averti et expérimenté, je suis de très près l’actualité togolaise. Je connais l’exaspération qu’exprime le peuple togolais depuis plusieurs années. Ayant sillonné le Togo et traversé ses 346 cantons à la rencontre des Togolais au cours de la dernière campagne présidentielle, je comprends cette exaspération devant un pouvoir parfaitement autiste. J’ai compris d’instinct que cette campagne de proximité a contribué à faire « bouger les lignes ».

Je savais, après les premières immenses manifestations de 2010, que rien au Togo ne serait plus pareil qu’avant. Les responsables politiques (dont moi, et c’est notre rôle), catalysent le ras-le-bol des populations et c’était bien l’objectif visé par notre campagne. Seul le pouvoir RPT/AGO (ndlr : régime de Lomé) fait semblant de le découvrir aujourd’hui mais c’est à ses dépens… Le peuple de Lomé est dans la rue mais il n’est plus seul : l’intérieur du pays aussi est dans la rue.

Il nous appartient désormais de faire fructifier le bon sens que nous avons semé ensemble. Le fait que même Kara, l’antre du monstre, manifeste aujourd’hui, est une belle victoire de la raison. La crise que vit notre pays a donc atteint son paroxysme depuis 3 mois.

Dans ce sens, je partage en temps réel les informations avec les partenaires et amis du Togo pour donner de l’efficacité et de la visibilité aux actions légitimes du peuple. La politique ne se fait pas uniquement sur les pavés de la rue : elle se popularise par les ondes ou dans la presse. Soyez rassurés, mes amis africains, américains et européens regardent désormais le Togo sous son vrai visage. C’est pour vous dire que je travaille beaucoup pour mon pays, sans faire trop de bruit, car en politique, le bruit est souvent l’ennemi de l’efficacité.

AfriSCOOP : Ne pensez-vous pas justement que les Togolais attendent davantage de vous ?

Yamgnane : J’entends cette demande et je comprends cette impatience. Elle est parfaitement fondée et légitime. La lutte pour la démocratie a fait beaucoup de déçus au Togo. Il ne peut en être autrement devant les trahisons successives et devant la guerre des ego au sein même de cette Opposition « qui fait pitié ». Je tiens à saluer ici le courage du peuple togolais qui, malgré les trahisons, les déceptions, la précarité, la misère ambiante est encore debout comme un seul homme pour exiger hier plus de liberté et de justice et aujourd’hui, le départ pur et simple de l’actuel détenteur du pouvoir à Lomé.

Je dois vous répéter aussi que le combat politique togolais se mène sur plusieurs fronts à la fois : front des idées, front des projets, combat intérieur et front international. Je m’inscris humblement dans cette logique mais, je le dis haut et fort : seule la synergie de toutes les actions et de tous les acteurs conduira à la libération du Togo et à l’avènement d’un régime juste et démocratique. Sus aux divisions ! Stop aux trahisons !

AfriSCOOP : Beaucoup d’analystes dénoncent le rôle de l’armée dans l’enracinement de la dictature au Togo. Êtes-vous de cet avis ?

Yamgnane : Beaucoup de choses se disent à tort ou à raison sur les Forces Armées togolaises (FAT), la gendarmerie et la police nationales. Mais je vais vous surprendre : détrompez-vous ! L’image de nos corps habillés n’est nullement pas celle que montre le régime en place et qui dure depuis 50 ans.

Plus de 90% des militaires, gendarmes et policiers togolais sont en osmose avec le peuple dans sa lutte démocratique. En témoigne le nombre de plus en plus croissant de déserteurs dont on ne parle jamais. Nous possédons les chiffres et, ils sont peu flatteurs pour le pouvoir politique. En plus, les milliers d’intellectuels de cette noble institution, composante à part entière de notre société, observent et analysent eux aussi la situation du pays. Ils écoutent attentivement les cris et les pleurs quotidiens du peuple. Et je peux vous assurer qu’ils n’y sont pas insensibles.

Mais ils sont pris en otage par un clan qui leur fait croire que la démocratie est leur ennemie. Un mensonge alimenté malheureusement par certains opposants qui incriminent à longueur de journée, mais à tort, les FAT, la gendarmerie et la police nationales. Je pense que nos compatriotes militaires et policiers ont, au contraire, besoin d’être rassurés. Le combat mené par leurs frères et sœurs pour la démocratie est aussi le leur : aujourd’hui mal considérés, mal utilisés, mal logés, mal payés, mal soignés…demain citoyens respectés, admirés, protégés et aidés par les Togolais eux-mêmes.

Heureusement, notre lutte commence par faire son effet dans l’armée, la gendarmerie et la police nationales, à tel point que des inquiétudes naissent dans l’antre même du pouvoir. Sinon, comment expliquer qu’à cause de moi Kofi, plusieurs officiers et sous-officiers ont des problèmes au sein des FAT ? Mais, aussi vrai que nul ne peut cacher le soleil et l’empêcher de briller, ce pouvoir ne peut éviter la réaction des FAT et de la police qui accompagnent déjà avec beaucoup de courage, de patriotisme et de responsabilité, le mouvement démocratique qui gagne du terrain dans toutes les casernes du pays, y compris à Kara.

Le tournant décisif de la lutte que mènent les Togolais depuis plusieurs années n’est plus très loin. Le pouvoir qui poursuit un combat d’arrière-garde contre les Droits de l’Homme et la démocratie sait que cette bataille est perdue d’avance. Aujourd’hui, c’est tout le Togo qui exige son départ et non plus mes seuls compatriotes du Sud comme il essaie de le faire croire. Son clan est à l’agonie. Les affaires Kpatcha hier et Bodjona aujourd’hui en sont des illustrations patentes.

AfriSCOOP : L’armée est ainsi à vos yeux un acteur majeur. Quelles autres actions préconisez-vous et sur quels autres acteurs comptez-vous pour la libération des Togolais ?

Yamgnane : Je me réjouis des actions du FRAC qui sont amplifiées par le « Collectif Sauvons le Togo » (CST) avec la portée de ses manifestations. Je salue également « Arc-en-ciel » pour son soutien et surtout le peuple togolais à qui revient tout le mérite. Seuls les Togolais finiront par arracher le pouvoir des mains de ce gouvernement.

Au XIXe siècle, l’Émir Abd el-Kader écrivait : « Si quelqu’un voit le mal, qu’il intervienne pour le changer ; s’il ne peut pas, qu’il le condamne par la parole… ou qu’il le désapprouve au moins en son milieu… ». La gangrène est partout présente au Togo. Le peuple en a assez et il est donc condamné à user de toutes les actions pacifiques à sa disposition.

Nous avons appris que le pouvoir RPT veut restaurer la Constitution de 1992 après la présidentielle de 2015 qu’il espère remporter une fois encore, à coup de fraudes. Ainsi, la limitation du nombre de mandats ne serait effective qu’à compter de 2020. Ce qui veut dire que ce parti veut rester au pouvoir au moins jusqu’en 2030 ! Une véritable catastrophe pour le Togo au vu de son bilan chaotique sur le plan social, économique et politique.

Vous comprenez donc que tout doit être mis en œuvre pour venir à bout de ce régime calamiteux pour notre pays. L’acte politique le plus responsable que le président du RPT/UNIR devrait poser pour enfin entrer dans l’histoire du Togo par la grande porte consisterait à préparer et organiser spontanément et de lui-même sa propre sortie.

Propos recueillis à Paris par Edem Assignon — La Rédaction © AfriSCOOP.

Source : http://www.afriscoop.net/journal/spip.php?article6111

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