Barack ObamaAprès le volet public du sommet Etats-Unis/Afrique, à Washington et le Forum des affaires pour le volet privé (4-6 août 2014), Barack Obama a annoncé 33 milliards de dollars d’engagements américains en Afrique. Le Président est confiant en l’avenir de la coopération entre les Etats-Unis et l’Afrique et mise sur la nouvelle génération d’entrepreneurs africains. Il rend un service aux populations africaines en refusant de parler individuellement à chacun des chefs d’Etat, leur rappelant leur incapacité à s’unir pour peser sur les affaires du monde 1. Mais c’est bien la crédibilité et l’influence collective des chefs d’Etat africains qui posent problème. Ces derniers tentent sans succès de plaider une place au conseil de sécurité des Nations Unies.

1.    La crédibilité des chefs d’Etat africains

A ce sommet Etats-Unis-Afrique, les chefs d’Etat africains sont arrivés sans un agenda commun africain. Ils ont refusé de donner du poids à l’Union africaine et donc à eux-mêmes… L’actuel Président en exercice de la conférence des chefs d’Etat de l’UA, Mohamed Ould Abdel Aziz élu pour un an est le Président mauritanien venu au pouvoir avec un coup d’Etat… Mme Dlamini Zuma, Présidente de la Commission de l’UA, une sorte de secrétariat des chefs d’Etat africains, doit gérer une Commission avec 5 % de budget opérationnel venant de l’Afrique et 95 % de l’Union européenne… Est-ce bien un gage de crédibilité des chefs d’Etat africains ? Comment est-ce que la plupart des pays pauvres peuvent-il faire des affaires d’égal à égal avec les Etats-Unis ? Car il s’agit bien de cela. Faire des affaires (du business comme on dit là-bas et ailleurs…).

2.    Le piège se referme sur les Africains : comment coopérer d’égal à égal avec les Etats-Unis?

A force d’avoir crier sur tous les toits qu’ils veulent travailler d’égal à égal en oubliant ce que cela veut dire concrètement, les chefs d’Etats africains sont en train de s’enfermer dans leur propre piège en permettant aux Occidentaux et plus particulièrement aux Etats-Unis  de ne plus honorer les 1%, -devenus les 0,7% et actuellement autour des 0,3%- du PIB de l’aide au développement. Voilà que les Etats- Unis de Barack Obama les prennent au mot : sur les 33 milliards de $US d’engagements américains publics et privés confondus, seuls 7 milliards sont débloqués par l’Administration Obama et uniquement pour promouvoir les échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l’Afrique, ce de manière sélective, car c’est de cela qu’il s’agit avec l’AGOA que Barack Obama a promis de moderniser et de renouveler sur une base de long-terme, avant l’échéance de l’AGOA en fin 2015. Il n’est pas sûr que l’Afrique du sud y trouve son compte. Alors, coopérer d’égal à égal venant d’un continent où se trouve le plus grand nombre de pays les moins avancés (34), c’est faire preuve d’alignement ou d’aveuglement stratégique. En effet,  de telles déclarations permettent aux pays occidentaux, les Etats- Unis en tête de ne plus honorer leur engagement sur l’aide au développement ou alors –c’est ce qu’ils appellent la diplomatie intelligente « smart diplomacy », lier l’aide au développement à la promotion du commerce des pays occidentaux avec un retour sur investissement palpable. En ouvrant officiellement la voie, tous les pays de l’OCDE risquent d’en faire une loi et non une exception.

3.    Les droits humains en priorité seconde dès qu’il s’agit de faire du « business »

 En réalité, cette approche stratégique fait sauter en éclats l’obligation de respecter les droits humains, pratiquer la bonne gouvernance, réduire la corruption… même si cela fait partie des déclarations de Barack Obama. En effet, entre ce qui est dit et ce qui est fait, il y a des années lumières. S’il est vrai qu’un premier groupe de Présidents de Zimbabwe, de Centrafrique et d’Erythrée n’a pas été invité et qu’un deuxième groupe avec le Libéria et la Sierra Léone n’a pas fait le déplacement pour officiellement « gérer » la crise de l’Ebola, ou qu’un troisième groupe comprenant le Général Sissi d’Egypte n’a pas jugé nécessaire de se déplacer, il faut se rendre à l’évidence que pour le premier groupe il n’y a de « business » à faire, pour le second groupe, les Etats-Unis pourraient avoir eu peu de voir la fièvre Ebola débarquer insidieusement aux Etats-Unis dans les délégations de certains chefs d’Etat africains.

Quant à l’Egypte, le Président trouve plus facilement et plus amplement de l’argent au niveau de l’Arabie Saoudite qu’aux Etats-Unis même si ceux-ci continuent d’envoyer plus de 1 milliard de $US vers l’Egypte. Mais ce n’est rien en comparaison d’environ 5 milliards venant d’Arabie Saoudite et d’autres pays du golfe. Aussi quand le « business » avec les secteurs privés et publics américains fonctionne sans heurts, l’Administration de Barack Obama semble souffrir d’amnésie. Il suffit de citer le Président de la République démocratique du Congo, celui du Tchad, de la Guinée Equatoriale, d’Angola ou du Togo pour s’apercevoir que dès lors que ces derniers acceptent de faciliter le développement du commerce et surtout l’accès à des matières premières avec les hydrocarbures en tête, alors ils sont les bienvenus… Bien que Barack Obama insiste timidement que deux mandats à la tête d’un Etat, cela suffit surtout quand la constitution le prévoit, il y a des cas comme le Togo, le Bénin, le Burkina-Faso, la République Démocratique du Congo et bien d’autres où le changement de Constitution pour rester au pouvoir pourrait non pas poser de problème aux Etats-Unis mais représenter une « aubaine » pour continuer les affaires d’antan. Le Togo l’a compris en devenant en peu d’années le deuxième plus important importateur de produits hydrocarbures et client des compagnies pétrolières américaines après le Mexique selon les statistiques du commerce extérieur émises par l’administration du commerce extérieur des États-Unis  2.

Deux poids, deux mesures ? Non, simplement la « Real politik » ! Malheureusement, trop de chefs d’Etats africains mais aussi des citoyens africains ne semblent pas encore l’avoir compris et certains continuent à croire à un plan Marshall pour l’Afrique venant des Etats-Unis. Il faut arrêter de rêver et savoir que ce ne sont pas les contribuables américains qui paieront en totalité une partie de la dette colossale des Etats-Unis mais bien une partie des Africains via les facilités d’accès aux matières premières dont les prix contractuels restent largement en deçà des prix du marché. En contrepartie, il y a comme une sorte de sécurité à être informé de tous coups d’Etat potentiels et parfois un service secret ou la garde présidentielle directement ou indirectement sous le contrôle d’opérateurs israéliens ayant des liens étroits avec les services secrets américains 3.

4.    Paix et sécurité : les Africains doivent en payer le prix sans les résultats

Il faut se rappeler que tous les chefs d’Etat africains avaient dit un « non » collectif à l’installation du commandement militaire américain sur le sol africain dénommé « AFRICOM ». Pourtant, sans que personne ne souhaite le dire tout haut, partout où les Américains débarquent, c’est d’abord la destruction en bonne et due forme et une grande publicité sur la reconstruction, sans compter les effets collatéraux lorsqu’un pays choisit de servir de relais aux Etats-Unis en Afrique comme est en train de l’expérimenter au Kenya avec des attentats répétés sur son territoire. Alors quand Barack Obama annonce au cours du show américain pour l’Afrique qu’au sujet de la paix et de la sécurité, « le futur appartient à ceux qui construisent et non à ceux qui détruisent », il faut se demander s’il parlait aux dirigeants africains ou aux dirigeants d’Israël… voire peut-être à ceux qui l’ont précédé comme Présidents des Etats-Unis.

En réalité, la nébuleuse Al Qu’Aïda et aujourd’hui les groupes nihilistes de Boko Haram permettent indirectement de faire d’une pierre deux coups pour la politique africaine des Etats-Unis. En effet, les services de défense africaine et même de l’armée africaine nationale plus habitués à s’en prendre aux populations civiles qu’à des bandes organisées avec une capacité de nuisance inouïe doivent accepter, de par leur faiblesse, qu’ils ne se sont pas organisés pour protéger les populations africaines au cours du cinquantenaire passé. Aussi, cette faiblesse de la sécurité stratégique de l’Afrique permet, officiellement à la demande officielle des dirigeants africains, de forcer les mêmes dirigeants africains à accepter les conditions occidentales et en l’occurrence les appuis logistiques, les commandes et achats de matériels militaires dans un cadre mercantiliste pur avec en surplus l’acceptation de la présence de système informatisé de détection et de repérage satellitaire sur le sol africain. Pour le Nigeria, la contrepartie est bien maigre car les écolières qui ont été enlevées n’ont toujours pas été retrouvées pour reprendre le cours normal de leur vie et les attentats de Boko Haram n’ont toujours pas cessé, même si dans sa stratégie, ce groupe dont la décision demeure collégiale, semble évoluer vers la négociation des otages pour se refaire une santé financière. Au demeurant, cela ne doit pas occulter la gouvernance des inégalités criardes dans la plupart des pays africains, point sur lequel Barack Obama, là encore, fait preuve d’amnésie puisque les Etats-Unis n’ont de leçons à donner à personne sur le plan des inégalités.

5.    Barack Obama ne reçoit pas individuellement, mais John Kerry reçoit certains

Le problème est toujours le même entre l’approche de la Chine et celle des occidentaux notamment les Etats-Unis. En effet, John Kerry s’est permis de conseiller les chefs d’Etat africains de ne pas modifier la Constitution de leur pays pour s’éterniser au pouvoir. Alors que Barack Obama a annoncé qu’il ne verra aucun chef d’Etat individuellement, John Kerry, Secrétaire d’Etat en charge des affaires étrangères,  a reçu Joseph Kabila, Président de la République démocratique du Congo (RDC), Pierre Nkurunziza, Président du Burundi et Blaise Compaoré, Président du Burkina Faso comme s’il s’agissait de mieux rappeler la position américaine sur les changements de constitution et éventuellement les sanctions qui pourraient suivre si des signes tangibles n’étaient pas donnés en prélude. Au demeurant, le Togo ou le Bénin n’ont pas été invités individuellement à écouter ce discours, ce qui peut aussi présager que les avertissements ont eu déjà eu lieu.

Pour ce qui est de la bonne gouvernance, Obama se garde de constater que la gouvernance publique ghanéenne de ces dernières années a été mauvaise au point d’amener ce pays à demander en catastrophe l’aide urgente du Fonds monétaire internationale du fait d’un déficit budgétaire sans précédent… La croissance économique du Ghana en 2013 était de 5,4 % et cache en fait une mauvaise gouvernance avec un déficit abyssal  de -11,3 % du Produit intérieur brut (PIB) sans les dons pour la même année. Barack Obama rappelait dans ce pays en 2009 qu’il préférait les « institutions fortes » aux « hommes forts »… De nombreux pays africains, notamment francophones ont le même profil de la mauvaise gouvernance asymétrique… Le Togo avec une croissance en 2013 de 5,6 % cache des contre-performances et la corruption avec un déficit abyssal  de -7,3 % du PIB sans les dons pour la même année 4. Cette nouvelle forme de mauvaise gouvernance asymétrique peut parfois servir les intérêts du commerce américain et faire oublier à Barack Obama qu’au Togo, Faure Gnassingbé à la tête du Togo depuis 2005 après des élections ensanglantées et éloignées de la vérité des urnes a déjà fait deux mandats et cherche à se représenter pour deux autres mandats après avoir modifié la Constitution acceptée par le peuple togolais en 1992. Là aussi, l’amnésie de Barack Obama pose problème.

6.    Les patrons américains ont-ils peur des moustiques, et aussi de l’Ebola ?

En réalité, Barack Obama a choisi d’être le grand agent commercial des entreprises américaines. Au lieu d’aller en Afrique investir, les patrons américains semblent avoir peur des moustiques et en ce moment de la fièvre Ebola. La réalité est que la vision et perception américaines de l’Afrique est une vision d’arriérés, ce d’autant plus que la désinformation est un sport favori outre-Atlantique. Le milliardaire nigérian, Aliko Dangote, le Président du Ghana, la ministre des Finances du Nigeria et même le milliardaire Mo Ibrahim n’ont pas versé dans la langue de bois. Tous ont rappelé que les Etats-Unis ont une « vision dépassée du continent et une perception des risques qui ne correspond en rien à la réalité 5 ».

En réalité, les hommes d’affaires américains ne savent plus prendre des risques puisqu’à part les hydrocarbures, les mines solides et quelques produits textiles, ils sont globalement absents d’Afrique. Aussi pour éviter les moustiques, il était préférable de venir à Washington, tenter d’utiliser l’aide américaine comme un appât pour conduire les quelques dirigeants disposant de projets solvables et rentables à discuter directement avec des potentiels investisseurs américains qui préfèreraient aussi que les dividendes reviennent aux Etats-Unis grâce à des Africains conquis par une sorte de sous-traitance-franchisage, façon singulière de faire des affaires de certains patrons américains («  American way of doing business ». Mais cela n’empêche pas certains groupes pharmaceutiques comme GlaxoSmithKline d’avoir des feuilles de route où ils estiment pouvoir dominer le marché africain des médicaments en 2020 ou d’autres de tirer de substantiels bénéfices des investissements dans la fourniture ou la distribution d’électricité en Afrique comme General Electric.

7.    L’Afrique sans programme commun à présenter pour l’Afrique et pour les Africains ?

Mais où sont les programmes africains du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) ? Où sont les programmes et les projets communs des Africains ? Où est le programme Afrique-Etats-Unis ? Bref, où en est-on au niveau de l’Union africaine avec l’évolution vers une Afrique fédérale avec les Etats-Unis d’Afrique ? Pas bien loin car avec le tam-tam de la bouche, l’autocongratulation des dirigeants africains et une forme de gouvernance du futur de l’Afrique dès que l’on parle de projets concrets pour les populations, on entend les mouches voler dans ce brouhaha médiatico-évènementiel comme les Américains savent le faire…

Si sur les 33 milliards de $EU, environ 14 milliards de $EU proviennent du secteur privé américain, il s’agit en fait de contrats en gestation dans les secteurs comme les infrastructures et les institutions financières. Il s’agit pour les infrastructures de nouveaux contrats en cours de signature dans la construction, ce qui ne vient en rien rattraper les avancées importantes de la Chine dans ce secteur en Afrique. Mais c’est dans la banque que les choses pourraient évoluer. Faut-il rappeler que les Etats-Unis sont le premier et plus important actionnaire non-régional, -c’est-à-dire non-africain- de la Banque africaine de développement (BAD) ? Il n’est pas impossible que les Etats-Unis fassent un effort pour le fonds Africa 50 de la BAD qui sera destiné à mobiliser des financements pour les projets africains dont ceux du NEPAD tant dans le domaine des infrastructures énergétiques, télécommunications, et autres connexions physiques en soutien à l’intégration régionale africaine. Mais rien n’est moins sûr pour le moment. En effet, parmi les annonces, on apprend que 12 autres milliards de $US sont consacrés à l’initiative PowerAfrica financée par la Banque mondiale, le secteur privé américain et le Gouvernement suédois, et déjà dotée de 14 milliards de $US, avec pour objectif d’améliorer, sans le financement des Africains milliardaires, un approvisionnement électrique des entreprises et foyers en Afrique. L’approche est toujours la même. Certains savent mieux que les Africains ce dont les Africains ont besoin et s’organisent pour le faire en dehors des structures africaines.

8.    Les amnésies calculées de Barack Obama : organiser son après-Présidence des Etats-Unis

Barack Obama a malgré tout un problème d’amnésie sur les victimes de toute la politique américaine en Afrique. Le livre de Thomas Piketty 6 sur le « Capital au 21e siècle » pourrait l’aider car ce dernier a pu avancer des preuves que « les inégalités économiques » n’ont fait que s’accélérer depuis les années précédant la Première Guerre mondiale. L’Afrique est directement concernée car les inégalités augmentent de manière exponentielle.

Barack Obama ne serait-il pas en train de préparer l’après-Obama en soutenant ceux qui demain vont lui faciliter la création d’une fondation dans le domaine des énergies et de l’électrification dans les pays pauvres puisque les bénéfices des sociétés aidées aujourd’hui peuvent ne pas aller au fisc américain mais à des fondations. L’exemple de Bill et Melinda Gates foundation ou de Bill, Hillary & Chelsea Clinton foundation qui ont commencé dans la santé et touchent pratiquement à tout maintenant -la santé, le bien-être global, l’ouverture d’opportunité pour les femmes et les filles, la réduction de l’obésité infantile, la création d’opportunités économiques et de croissance, les effets du changement climatique et l’accès à la connaissance – sauf à l’énergie et l’électricité. Le futur de l’après-Obama en termes d’occupation est tout tracé. S’investir dans la fondation sur l’énergie pour les pauvres… en commençant vraisemblablement par l’Afrique.  Ceux qui ont pu faire des affaires au cours de ce sommet s’en rappelleront en transférant leur argent à la future fondation Obama au lieu du fisc américain. YEA.

© Afrocentricity Think Tank, août 2014.

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