Martine CAMACHO, intitulé : "LES AFRIQUES COBAYES – 40 ans de développement du sous-développement". [Ed. Mon Petit Éditeur, 14, rue des Volontaires, 75015 PARIS, 2013. Internet : http://www.martine-camacho.com].

Martine CAMACHO : “LES AFRIQUES COBAYES – 40 ans de développement du sous-développement”. [Ed. Mon Petit Éditeur, 14, rue des Volontaires, 75015 PARIS, 2013. Internet : http://www.martine-camacho.com].

Pour autant que je sache, c’est André Gunder FRANK qui, le premier,  a écrit un livre traitant du “Développement du sous-développement.” [Cf . Ed. Maspéro, Paris, 1970]. Mais cet auteur a abordé le thème sur le plan théorique, sous l’angle de la science de l’économie politique. Au fait, le but d’André Gunder FRANK – visiblement marxiste ou du moins marxisant – était de démontrer que les théories qui prévalaient en son temps, s’agissant du “sous-développement” et du “développement“, n’avaient abouti qu’à un “développement” du “sous-développement” de la pensée économique. Pour ma propre part, désireux de mettre à nu le retentissant fiasco socio-économique du régime éyadémao-gnassingbéen qui conduit inéluctablement mon pays à la dérive, j’ai rédigé “Autopsie du développement pernicieux – Le cas du Togo (1963-2013)“. (Ed. L’Harmattan, Paris, 2013].

Ici, il ne s’agit nullement plus de théories, mais bel et bien de réalités vivantes, concrètes, palpables. Je venais juste de mettre la dernière main à ce pensum lorsque, tout à fait fortuitement, je pris connaissance de la publication de l’ouvrage de Martine CAMACHO, intitulé : “LES AFRIQUES COBAYES – 40 ans de développement du sous-développement“. [Ed. Mon Petit Éditeur, 14, rue des Volontaires, 75015 PARIS, 2013. Internet : http://www.martine-camacho.com]. 1 Originaire du Togo, (je suis devenu de nos jours, de fait, citoyen du monde) ; j’ai trimballé ma bosse dans la galère onusienne durant vingt-et-une bonnes années (1963-1984). Et dans ma chétive mais relativement longue vie de panafricaniste (virtuellement 87 aujourd’hui), cet ouvrage aura été, assurément, l’un des plus puissants, des plus toniques, des plus édifiants, des plus réconfortants que j’aurai eu à palper, à lire, à étudier, à méditer.

Aussi ai-je, d’emblée, décidé de prendre la liberté d’exhorter tout(e) Africain(e) digne de ce nom, tout homme, toute femme de progrès, tout humaniste qui aiment l’Humanité en dépit de ses tares congénitales de toujours et de ses incuries sociétales (espérons passagères) actuelles, à lire, à étudier, à méditer l’ouvrage en question de Martine CAMACHO. Bien entendu, il appartient à chaque lecteur (lectrice) d’apprécier lui-même (ou elle-même). Cependant, et aux fins d’encourager quelque peu l’intéressé(e) à se jeter à l’eau pour traverser le fleuve que constituent les 385 pages du livre sous rubrique, je voudrais placer, ci-après, quelques commentaires y relatifs.

1.       D’abord, la personnalité de l’auteure : – Martine CAMACHO est, académiquement, sociologue ; elle recèle, en sus, en elle-même, une anthropologue, une économiste, une politologue, une pédagogue, une communicatrice, une animatrice, voire une humaniste aguerries. Elle manifeste un talent notoire d’observatrice pointue, pénétrante, objective, réaliste, honnête, généreuse. On dirait qu’elle est dotée d’une sorte de troisième œil qui lui permet de voir au fin fond des choses et des situations.

2.       La plume de l’écrivaine : – D’entrée de jeu, elle s’avère acérée, acerbe, caustique, corrosive, décapante, agrémentée d’un humour sûr (propre aux grands littérateurs), le tout actionné par le biais d’une imparable dialectique. L’humour de Martine CAMACHO se fait volontiers, par endroits, quasi sarcastique. Notamment à propos de l’époque gbagboïste que l’écrivaine ne semble point blairer outre mesure… Mais elle est en droit d’avoir ses opinions et ses sentiments… Et ce, d’autant plus qu’elle a failli, dans son job – qu’elle exerçait avec un indéniable amour pour l’Afrique – laisser sa peau sur le carreau à la faveur d’un des temps forts… de cette épopée.

3.       Les analyses : – Elles sont fines, approfondies, objectives, véridiques, sans fard, sans complaisance aucune, courageuses en somme.

4.       La critique de notre auteure : – Elle s’affiche globale, radicale, impitoyable. Martine CAMACHO s’est évertuée et a réussi à démonter, pièce après pièce, le mécanisme de la soi-disant « coopération Nord-Sud », du fameux « partenariat au développement » en général et en ce qui touche l’Afrique singulièrement. Sa critique est sans appel ! Elle aboutit à l’affirmation que, de facto, tout se passe comme si les puissants « sans visage » de notre Planète avaient, de propos délibéré (ou subconsciemment) décidé d’enserrer – le plus étroitement possible – le Sud et l’Afrique en particulier dans le giron du capitalisme débridé afin de mieux le mondialiser… à leurs propres profits – cela va sans dire. En tout état de cause, lesdits « partenariat au développement » et « aide au développement » ont piteusement échoué, pour des raisons que l’auteure a mentionnées tout à son aise, avec des exemples concrets à l’appui. Tout à loisir, parce que simplement l’écrivaine a vécu elle-même ces exemples. Voilà, si je ne m’abuse, la révélation fondamentale du livre ici en considération. Lisons : « La mondialisation est le dernier stade de cette entreprise planifiée, machiavélique de créer des interrelations entre toutes les économies, toutes les monnaies, tous les détenteurs de capitaux au bénéfice de la généralisation d’un modèle unique de développement, de vie, de gouvernance qui favorise à l’échelle du globe les nantis et les décideurs sans visage. « Les pays dits émergents sont supposés émerger dans ce système planétaire capitalistique, mais unis et forts ils peuvent bousculer les règles du jeu, inventer en leur sein d’autres alternatives de développement que les modèles formatés par les FMI, Banque Mondiale et grandes multinationales. L’Afrique a à découvrir ses propres forces et poursuivre ses propres aspirations sans être absolument contrainte de suivre les sentiers battus des modèles économiques vieillissants qui montrent de plus en plus des signes de faiblesse et leurs limites. » (pp. 357-358).

5.       Mais Martine CAMACHO aime l’Afrique, comme l’attestent éloquemment maints passages de son ouvrage. Elle écrit, à titre indicatif : « L’Afrique du deuxième millénaire était malade, une bonne partie du reste de la planète l’est d’ailleurs également mais pas toujours de la même façon. La maladie des Afriques ? Une conjugaison morbide, une alchimie hautement négative entre de nombreux agents pathogènes. Une colonisation qui a laissé ses séquelles en encourageant une division sociale génératrice de frustrations, une décolonisation qui n’a pas renoncé à ses pratiques de prés carrés et qui entend expatrier ses modèles de démocratie tout en préservant les intérêts économiques de ses grands groupes : un grand écart qui demande un maniement affiné de la sémantique. Une intervention des gendarmes financiers internationaux malencontreuse, inadaptée et inefficace, une assistance au développement tout sauf cohérente, tenant davantage du saupoudrage de bonne conscience que du partenariat. Une classe dirigeante politique lamentable, avide, sans aucun respect de l’intérêt de la collectivité. Une fonction publique corrompue, paresseuse et pleine de morgue. Une corruption endémique, tentaculaire et acceptée, tels sont les ingrédients qui, conjugués, ont amené l’Afrique dans l’état de marasme aggravé dans lequel elle se débat depuis des indépendances leurres. Le troisième millénaire sera-t-il celui de la guérison ? La fin de ce livre tentera de répondre à cette question. « Et pourtant cette Afrique malmenée, martyrisée, épuisée n’a pas mérité ses fossoyeurs et ses bourreaux. « L’Afrique des villages, des quartiers populaires des villes, est une Afrique courageuse, inventive, tenace dans sa quête de survie. Une Afrique joyeuse, même dans ses pires malheurs. Debout et qui ne se décourage pas et qui mille fois sur le métier remet l’ouvrage. « Au fond du Niger dans des hameaux écrasés par une chaleur inhumaine de 50° à l’ombre, j’ai vu des femmes au fin fond du département de Loga faire des kilomètres pour aller chercher le contenu d’un canari d’eau puisée si profondément qu’elles mettaient plus d’un quart d’heure à ressortir leur seau. Ces femmes à qui l’on acceptait de prêter une somme d’environ 50 euros se regroupaient pour faire l’élevage et la revente de moutons, d’autres un peu plus au sud avec un prêt encore plus modeste fabriquaient de l’huile avec leur arachide, d’autres encore, sur les îles au milieu du fleuve Niger, au nord de Niamey, décortiquaient le paddy et vendaient ainsi le riz. Partout, dans des conditions souvent infra humaines ces femmes trimaient sans relâche et remboursaient à 99 % les crédits octroyés. Un taux de remboursement digne de provoquer un orgasme pour n’importe quel économiste distingué de la Banque Mondiale ! « Plus près de moi, un magnifique exemple de cette capacité de l’Afrique à résister à toutes les prédations, à tenir debout envers et contre tous les aléas, l’illustration la plus magnifiquement magistrale de la force des Africains à transcender cette « maladie » du continent : la Côte d’Ivoire qui, après des années de soubresauts, de massacres, de souffrances, de partition, continue de vivre, de travailler et de rire même si c’est sous le volcan. Un exemple aussi de ce que la manipulation de la haine peut faire d’un pays stable et prospère et d’une population hospitalière, éprise de paix et fondamentalement joyeuse et insouciante. » (pp. 180-181)

6.       Que faire alors ?! Foncièrement honnête qu’elle est, l’auteure ne prétend nullement détenir le dernier mot en guise de réponse exhaustive à cette cruciale sempiternelle question chère à Vladimir Ilitch LÉNINE.  Aussi a-t-elle intitulé le 23e et dernier chapitre de son livre : “Fausse fin. Épilogue“. Aussi s’est-elle contentée d’avancer ce qu’elle tient comme les linéaments les plus majeurs, les plus incontournables. À cet égard, nous lisons sous sa plume : « Au grand banquet des multinationales ils ne seront jamais invités, sauf peut-être en tant que consommateurs dociles et fournisseurs de matière première ou de bras à bas prix. À moins qu’ils ne parviennent, un jour, à constituer un bloc suffisamment fort et organisé pour s’imposer dans le jeu mondial. » (p. 328) Oui ! « À moins qu’ils ne parviennent, un jour, à constituer un bloc suffisamment fort et organisé pour s’imposer dans le jeu mondial ». Ici on a l’impression que l’auteure paraphrase Marcus Mosiah Aurelius GARVEY : « S’unir ou périr ! », et/ou Kwame (Francis) NKRUMAH : « L’Afrique doit s’unir ! »          

7.       Mais, pour que l’Afrique parvienne à unir véritablement ses filles et fils, à réaliser son unité réelle : celle de ses peuples, à construire les Etats-Unis d’Afrique, elle se doit de produire une classe d’hommes et de femmes politiques autre… que celle de roitelets postcoloniaux attardés, égocentriques, jouisseurs et tyranneaux. Lisons encore Martine CAMACHO : « Le problème c’est que les plus grands ennemis intérieurs de l’Afrique sont ses dirigeants et ses « élites » autoproclamées, c’est-à-dire ceux qui ayant eu accès aux études et maîtrisant la langue et la culture du blanc dirigent, organisent, gèrent et tout simplement décident mais tout cela non pour l’intérêt du plus grand nombre mais pour leur propre bénéfice et celui de leur cercle proche. » (p. 338). Et un peu plus loin, l’écrivaine se fait plus explicite à ce sujet : « Sans doute est-ce une des clefs du succès : avoir au pouvoir des responsables politiques et administratifs soucieux du bien public, des générations futures et à l’abri de la tentation de confondre caisse du Trésor et portefeuille personnel. » (p. 341)

8.       Sans nul doute, Martine CAMACHO aime l’Afrique, ce qui l’amène à écrire enfin : « Alors malgré ses faiblesses, ses petites et grandes misères, son développement qui hoquette, ses fils qui se cherchent, moi j’y crois et je lui fais confiance à ce continent dont le nom phonétique est si peu approprié : à fric. Une Afrique sans fric justement mais cependant porteuse d’espoir, qu’il faut laisser mûrir et non mourir, qu’il faut aimer et non seulement aider, qu’il faut accompagner, et non précéder, qu’il faut respecter et non violenter. » (p. 347). 9.       Ce qui précède m’autorise – j’ose le croire – à exhorter instamment tous les hommes et femmes de bonne volonté à lire, à étudier, à méditer l’ouvrage ici en vue, de Martine CAMACHO, à en tirer les leçons, toutes les leçons qu’il implique. J’en appelle aussi non moins ardemment, à la diffusion la plus large possible du livre : “LES AFRIQUES COBAYES – 40 ans de développement du sous-développement”.

Paris, le 10 septembre 2014

Godwin Tété

info@afrocentricity.info

Ancien fonctionnaire

international des Nations-Unies

Share