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« La politique est le moyen pour les hommes sans principes de diriger des hommes sans mémoire »
Voltaire

De la nécessité de changer de braquet

La révolution en cours au Togo se trouve dans une phase décisive. Les développements récents portent les germes du succès escompté par le peuple mais aussi tous les ingrédients d’un échec cuisant. Tout est en place : les acteurs, les erreurs, les ambitions, les manipulations, les renoncements et les compromissions. Il ne saurait en être autrement. L’homme ne change pas fondamentalement. L’homme politique encore moins. La classe politique togolaise n’échappe pas à la règle. Ce sont de bons politiciens. Trop bons souvent. Un politicien fait de la politique. C’est sa grandeur et sa limite. Tous ont des agendas cachés. Ils font rarement des révolutions. L’art du compromis est souvent la boussole de leur engagement. Pour emprunter au cyclisme, le politicien est un bon équipier, chargé de porter le leader qui est le peuple devant le dernier obstacle. Ils ont du mérite ces équipiers rouleurs. Ils « marquent » les autres prétendants. Ils protègent le leader et ses intérêts, lui dégagent la voie, le portent stratégiquement le plus loin possible puis s’écartent au bon moment pour le laisser voguer vers la victoire d’étape. Ce leader, excellent grimpeur ou sprinter de génie, préservé jusqu’à la limite extrême, pourra donner la pleine mesure de ses qualités en vue de la victoire finale. Et très souvent, il change de braquet pour arriver à ses fins. La coalition des 14 a fait son œuvre d’équipier. Il convient à présent de s’écarter et de laisser le peuple finir le combat engagé. Les leçons du passé commandent d’éviter les grossières erreurs suivies de sévères reculs des libertés. Les nouvelles inflexions données à la lutte pour l’émancipation du peuple appellent une réponse adaptée de la part du peuple en lutte.

Un dialogue lourd de menaces et de défis

Les actes posés par le pouvoir en place traduisent son désir de s’éterniser et l’objectif assigné à ce énième dialogue avec l’opposition politique : faire du dilatoire, « blouser » le peuple et conserver le pouvoir. La coalition des 14 le sait. La programmation de la marche ce seul samedi et le comportement erratique de certains de ses membres ne manquent pas de questionner. L’acceptation du « dialogue » et son amorce à…Paris où on se rend en rang dispersé n’augurent rien de bon. Les démons de la division, des petits arrangements et calculs politiciens semblent avoir de nouveau gagné les cœurs. L’unité d’action voulue par le peuple et qui constitue la victoire la plus éclatante de la révolution togolaise est en danger. Cette menace était latente. J’ai pu l’exprimer, sans doute pour la conjurer, dès le 5 septembre 2017. Elle vise la figure de Jean-pierre Fabre, chef de file de l’opposition et paradoxalement maillon faible de la chaîne d’union en vertu même de son statut : « Jean-Pierre Fabre est désormais confronté à son ombre portée sur une bonne partie des militants sincères de l’ANC. Ils verront progressivement et s’affranchiront d’une telle emprise, s’il ne mène pas cette lutte jusqu’à la victoire. C’est inéluctable. Fabre est assis désormais entre deux chaises : continuer à « soutenir » la dictature en allié objectif ou participer à la libération du peuple. Il n’a donc que des coups à prendre de part et d’autres. Soutenir clairement enfin l’opposition c’est s’exposer à l’ire du pouvoir qui l’a fait chef de file de l’opposition (CFO). Basculer tout à fait clairement du côté du pouvoir, c’est prendre le risque de perdre sa « clientèle » de l’ANC, le fonds de commerce qu’il monnaye vis-à-vis du pouvoir, très content de le manipuler à travers son statut d’institution de la nation. Reste le scénario du « passager clandestin » chargé de freiner l’élan de l’intérieur en aiguillant l’opposition et le peuple sur des stratégies sous-optimales comme Fabre sait bien le faire. Le but de la manœuvre étant clairement de donner du temps au pouvoir pour mettre en marche la machine répressive surprise par la profonde soudaineté de la mobilisation populaire, pour organiser la contre-offensive et pour décimer le PNP en le frappant à sa tête et dans ses structures. Jean-Pierre Fabre pourrait avoir la tentation de récupérer le mouvement à son compte, de continuer à préserver le pouvoir en place tout en se débarrassant d’un concurrent performant et gênant ». La tendance amorcée depuis le sit-in de Dékon s’est confirmée. Les discussions en cours à Paris et le jeu des acteurs indiquent les limites de l’opposition politique. Il faut être conscient des enjeux et de l’urgence pour le peuple de changer d’orientation au combat. Le régime cinquantenaire reprend du poil de la bête, puissamment secondé par les relais internationaux présentés faussement comme des facilitateurs de « dialogue ». Alfa Condé est très bien placé pour savoir qu’aucun dialogue n’est possible avec une dictature et qu’éviter de condamner Lomé2 et ses dérives mafieuses et assassines c’est choisir la continuité. Il s’agit d’imposer la ligne définie par Paris. Les dés sont largement pipés. Un dialogue dans ces conditions est un marché de dupe. Le peuple togolais est encore appelé à être le dindon de la farce.

Rebattre les cartes et intensifier la pression

La société civile doit prendre le relais de la coalition politique. Il ne s’agit pas de substitution, encore moins d’inférer au moindre mérite de la coalition. Elle doit prendre sa part, aux côtés du peuple, porter ses revendications et nourrir les manifestations. Les politiques sont entrés dans une autre phase. Il convient de les renforcer, de leur donner l’assise populaire nécessaire en vue des discussions politiques à venir. Parallèlement, les moyens d’action doivent être diversifiés. Désormais le peuple est attendu au pied du mur. Il ne peut « caler » au milieu du guet. Il faut diversifier les actions de la résistance pacifique. Faire bouger les lignes et ébranler la dictature ne peut se résumer à des marches balisées dans le respect scrupuleux des règles édictées par la force qu’on combat. Ça n’a pas de sens. Il faut désobéir collectivement. Porter des coups précis mais forts à la cuirasse pour espérer remporter la victoire. Les armes du boycott des intérêts économiques de la France, soutien le plus sûr de la dictature au Togo, doivent être prises. Le refus de consentir à l’impôt pour asphyxier le régime doit être prôné. Il faut viser la paralysie des activités économiques en érigeant des barrages très mobiles sur la nationale 1 épine dorsale de l’économie togolaise et viser les activités du port autonome de Lomé. La révolution se donne les moyens de réussir ou rentre dans les rangs avec le risque d’un recul plus sévère encore. Tenter de réformer une dictature c’est accepter de la conforter. Faure et ses nervis peuvent couler des jours tranquilles. La révolution togolaise aura vécu. Il convient à présent de savoir ce que veut réellement le peuple et se donner les moyens de l’atteindre. La politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls politiciens.

Jean-Baptiste KOMI

jeanbaptistek@yahoo.com

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