Dag Hammarskjöld18 SEPTEMBRE 1961 – 18 SEPTEMBRE 2019 : 58 ANS

Au Togo, peut-on se permettre de l’oublier ? Aux temps difficiles, le pays trouvait auprès de lui une oreille attentive.  Dans le Togo sous tutelle des Nations-Unies, il était le père consolateur quand bien même dans les masses, nul n’avait vu sa photo et que beaucoup de gens étaient incapables de le localiser. En ces années 1950, crier le mot Indépendance (ABLODE) était suivi de coups de matraque, de coups de gourdin et de brimades de toutes sortes. Les cadres des partis nationalistes (CUT, JUVENTO) exhortaient leurs partisans à la patience parce qu’ils pouvaient tout rapporter à l’ONU à New-York et que le TOGO y trouvait une oreille attentive sur le chemin de sa libération.

Qui était la figure de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) ( en anglais UNO ) à cette époque ? Principalement le diplomate suédois, Dag Hammarskjöld, deuxième secrétaire général de l’Organisation depuis sa fondation en 1945, un partisan affirmé de la libération des peuples qui avait une cote et une aura immenses auprès des mouvements de libération. Il était à la tête de l’ONU en cette Année 1958 quand furent organisées les élections-législatives-référendum de 1958 qui conduisirent le TOGO à l’Indépendance.

Dag Hammarskjöld, appelé brièvement Monsieur H, fut secrétaire Général de l’ONU de 1953 à ce lugubre jour de septembre 1961. Il eut à faire face à la crise de Cuba en avril 1961, à la crise de Berlin en août de la même année, à la crise de Suez avec Nasser, les Russes, les Américains, les Anglais et les Français ; sans parler de la crise de la base aéronavale de Bizerte en Tunisie entre Bourguiba et de Gaulle.

Le secrétaire général des Nations unies Dag Hammarskjöld, à Léopoldville le 13 septembre 1961. Son avion s'écrasera 5 jours plus tard.

Le secrétaire général des Nations unies Dag Hammarskjöld, à Léopoldville le 13 septembre 1961. Son avion s’écrasera 5 jours plus tard.

30 Juin 1960 : Le Congo-Léopoldville (Kinshasa) accède à l’Indépendance. Si l’unité du Congo est reconnue au niveau des Nations-Unies, plusieurs pays occidentaux, notamment la Grande-Bretagne, la France et la Belgique et leurs Compagnies Minières n’étaient pas disposés à laisser aux « enfants » (traduire : aux Noirs) le Katanga, province la plus riche du pays avec son uranium ayant servi aux bombes atomiques sur le Japon, son manganèse, son cobalt, son cuivre, etc…, un vrai scandale géologique. Que faire ? Couper le Katanga du reste du Congo. Ils trouvent un homme de main, Moïse Tshombé, qui proclame la sécession du Katanga, L’ONU fut obligée d’intervenir en faveur du gouvernement central. Heurts entre les Forces de l’ONU et une armée de mercenaires, les « affreux », montée de toutes pièces par les compagnies minières et des pays occidentaux qui jouaient le double jeu, en vendant des avions de combat (Fouga Magister français, Dornier-28 allemands, etc…) au Katanga malgré l’embargo imposé par l’ONU.

Combats entre les Forces de l’ONU qui soutiennent le gouvernement central et l’armée des mercenaires du gouvernement sécessionniste de Moïse Tshombé au Katanga.

Pour mettre  fin au conflit et trouver une solution diplomatique avec Moïse Tshombé avant l’ouverture de la 16-ème Assemblée Générale à New-York en cette année 1961, Monsieur H se rendit lui-même à Léopoldville, et malgré toutes les craintes et objections de ses collaborateurs, prit la route de la Rhodésie du Nord (aujourd’hui Zambie), en vue  de rencontrer Moïse Tshombé , réfugié dans une petite bourgade, Ndola, sous la protection des Colons britanniques, farouches partisans de la sécession comme les mercenaires anglais, français, belges, allemands, etc… de sa nouvelle armée.

Toutes les précautions prises durant le trajet n’ont pas été suffisantes. A l’approche de l’aérodrome de Ndola, un missile tiré d’un avion de combat abattit le quadriréacteur de l’ONU précipitant dans la mort monsieur H et tous ses proches collaborateurs.

Le lundi 18 septembre 1961 au matin, la planète entière reçut un choc : « Monsieur H, le secrétaire Général de l’ONU est mort dans un accident d’avion. Aucun survivant parmi les 16 personnes à bord. »

L’ONU, le « gouvernement mondial » venait d’être décapitée. Par qui ? Par tous ceux qui soutenaient la Sécession Katangaise, notamment les Compagnies minières et tous les pays occidentaux qui à l’ONU se disaient partisans de l’unité du Congo mais dans les faits, activaient et soutenaient la Sécession.

Quelques réactions à la mort de Monsieur H ?

La plus juste fut celle de l’ancien président américain Harry Truman [J F Kennedy étant alors président des USA en exercice] : « Ça tombe vraiment mal de le perdre en ce moment. Hammarskjöld était sur le point d’accomplir quelque chose [de grand] quand ils l’ont tué. Notez bien que je disais quand ils l’ont tué. » 

- Les journalistes : « Qui ILS ? »

H.Truman  tranche : « C’est tout ce que j’ai à vous dire sur le sujet. Tirez vos propres conclusions… »

Autre réaction, celle de Cyrille Adoula, premier ministre du Congo-Léo : « Monsieur Hammarskjöld a été victime de certains cercles financiers pour lesquels une vie humaine ne vaut pas un simple gramme de cuivre ou d’uranium. »

Réactions virulentes de J. Nehru, premier de l’Inde et K. Nkrumah, président du Ghana, qui parlent de « crime international » et accusent ouvertement la Grande-Bretagne et sa colonie la Rhodésie du Nord (aujourd’hui Zambie). N’ont-ils pas vu juste- et très juste- avec les dernières révélations sur la mort du SG de l’ONU ?

Dag Hammarskjöld et Charles de GauleEt à Paris ? La France gaulliste détestait intensément (abhorrait) Monsieur H et son ONU que de Gaulle n’hésitait pas à qualifier de « machin » [très nuisible à la France].

Bien des décennies plus tard, un ministre de De Gaulle a rapporté les propos du Président français sur l’organisation internationale et sur sa tête : [Au Conseil des ministres du 18 juillet 1962] : « Pour le Congo, il fallait en finir… Les Nations Unies ne peuvent pas fonctionner, étant donné la bisbille entre le bloc soviétique et le bloc américain. D’ailleurs, les Nations Unies ne devraient pas essayer d’agir ; sinon, inévitablement, ça tourne mal. Tout ce qu’elles peuvent faire, c’est de fournir un club où l’on cause ». Et, cette confidence du Président à son ministre après le Conseil : « Hammarskjöld était un Blanc de gauche. Typique. Complexé vis-à-vis des Noirs, des Jaunes, ou des bronzés. Il se sentait coupable ; ou plutôt, comme il appartenait à l’un des rares pays d’Europe qui n’ont jamais possédé de colonies, il aurait voulu que ceux qui en ont possédé, eux, se sentent irrémédiablement coupables. Il battait sa coulpe sur la poitrine des autres. Il haïssait la France ». « HAÏSSAIT LA FRANCE ? » Faux ! Monsieur H était du côté des colonisés et les soutenaient pour une décolonisation réelle et non formelle. Les paroles très fortes de de Gaulle traduisaient la déception et l’amertume d’un président français qui aurait souhaité voir à la tête de l’ONU un secrétaire général complètement effacé, un homme « plus secrétaire que général. » ; Et de Gaulle de continuer : « Il est bon qu’il y ait, quelque part dans le monde, une assemblée consultative où les gens puissent s’engueuler, apprendre à se supporter et à vivre en semble. Mais un gouvernement supranational, ça ne peut engendrer que la pagaille… L’ONU a complètement perdu la face au Congo. Pourquoi irions-nous payer pour cette connerie-là ? » Et La France, comme l’URSS, ne payaient rien pour les opérations du maintien de la paix au Congo. Ce que le Général ne dit pas, c’est qu’au moment où l’ONU se débattait pour maintenir l’unité du Congo, il y avait en face du Ministère des Affaires Etrangères à Paris un bureau qui avait pignon sur rue et qui recrutait des mercenaires de tout poil et achetait des avions de combat pour la sécession du Katanga au Congo.

Donc le lundi 18 septembre 1961, l’avion baptisé Albertina qui transportait le Secrétaire Général de l’ONU et son équipe vers Ndola en Rhodésie du Nord était abattu. Tous morts. Monsieur Dag Hammarskjöld, Monsieur H, ce grand Suédois, cet éminent et courageux diplomatique était précipité dans la mort. En réalité, Monsieur H était précipité dans l’IMMORTALITE.

Le Togo perdait, ce jour-là l’homme qui avait été longtemps son père consolateur, l’homme vers qui les regards se tournaient dans les moments difficiles.

Maurin Picard, Ils ont tué Monsieur H. - Congo 1961, le complot des mercenaires français contre l'ONU. Le Seuil, 475 pages

Maurin Picard, Ils ont tué Monsieur H. – Congo 1961, le complot des mercenaires français contre l’ONU. Le Seuil, 475 pages

58 ans déjà ! Quand le Togo aura récupéré son histoire, il se souviendra qu’il doit beaucoup à ce grand homme.

Que faire ? Une place et une Statue Dag Hammarskjöld s’imposent. Inoubliable lien avec sa Suède natale, sa patrie.

John SEMUHA

Texte élaboré le 18 septembre 2019 pour le 58ème anniversaire de sa disparition.

jsemuha@free.fr

Le lecteur intéressé lira avec profit :

1) Alain Peyrefitte : C’était de Gaulle, tome 2, Edit Fayard

2) Maurin Picard : Ils ont tué Monsieur H, Ed Seuil, 2019.

3)Susan Williams : Who Killed Hammarskjold ? The UN, The Cold War and The White Supremacy, Oxford University Press, 2016. Et ses articles dans le New York Times.

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