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Incendies de marchés au Togo : Sinistres isolés, gros grains de sable dans la relance économique

28 février 2013 par Webmaster

Incendies de marchés au TogoLes 10 et 12 janvier  derniers,  les deux principaux  marchés  du Togo ont été touchés par de graves  incendies.  Dans  un pays où l’économie se relève  d’une  longue  léthargie,  ces deux sinistres  sont  à  même  de  déjouer  les  prévisions  les  plus  optimistes  sur  la  lente  relance économique nationale.

Par  Edern  Gadegbeku

Une dizaine  de marchés  togolais  de différentes  tailles  ont été frappés  par des incendies  en janvier 2013. Parmi eux, les deux principaux du pays; celui de Lomé (sud-Togo,  qui a perdu son principal bâtiment) et celui de Kara (nord) qui mit tous deux une vocation sous-régionale. A cause  du  poids  de  l’informel dans  les  transactions  qui  meublaient  le  quotidien  de  ces marchés, personne  ne se hasarde à quantifier  précisément  l’ampleur de ces sinistres. «Dans la mesure  où au moins  80% de l’activité  de ces marchés  sont dans  l’informel,  difficile  de chiffrer leur part dans l’économie. Mais il n’est pas absurde de l’estimer à hauteur de JO à 15 points du PIB», analyse Kofi Yamgnane, ex-candidat  manqué à la présidentielle  de 2010 au Togo.  Un  défaut  de  fiabilité   de  chiffres  que  partage  volontiers   Atadegnon-Nougblega, présidente   de   l’Act   (Association   des  commerçants   du  Togo   qui  comprend   aussi  des étrangers). Du côté des autorités, règne une omerta autour de l’interprétation de ces chiffres.

Cependant,  beaucoup  de  spécialistes  des  questions  économiques  au  Togo  tablent  sur  des centaines  de  milliards  de  fcfa  de  pertes  sèches.  Aussi,  presque  tous  s’attendent-ils sur  le moyen et long termes à des corollaires fâcheux induits par ces incendies.  Une appréhension qui pousse les uns et les autres à qualifier ces drames avec des superlatifs  imagés. Le Grad (Groupe de Réflexion et d’Action pour le Dialogue, la Démocratie et le Développement,  dans la société  civile)  assimile  ces dégâts  générés  à  une « catastrophe  nationale » ; 1’opposant Yamgnane  les  qualifie  de  « crime  économique » alors  que  Dr  Charles  Birregah  (expert comptable)  les compare  «au 11 septembre  2001 aux Usa». «L’immeuble parti en fumée à Lomé constituait une synthèse de l’économie  nationale.  Bâti sur 8.000m 2  et comportant trois niveaux, il connaissait  six jours/sept une concentration  quotidienne de 1O.000 personnes. Le marché de Kara de son côté était le poumon commercial du nord-Togo et était approvisionné à 80% par Lomé», décrit Mockar Sow, Secrétaire général du patronat togolais.

Les flammes vont  ruiner les Togolaises

Dans  les  rues,  on  conjecture  déjà  sur  l’apparition  des  répercussions   des  incendies,   en soulignant  qu’elles  sont  imminentes.   « Ces  malheureux   évènements   ravivent   les  plaies douloureuses  entretenues  par  le  faible  pouvoir  d’achat  des  consommateurs», s’alarme   le Grad.  «Ce  sont  toutes  les  très  petites  affaires  des  secteurs  formel  comme  informel  qui risquent de ne pas se relever rapidement», estime dans la même logique Dr Ekoué Amaïzo, économiste, consultant  international en Management  de projets. « Ces sinistres vont produire un impact négatif sur la croissance  nationale  et engendrer  une variation  erratique  des prix des articles, avec l’augmentation de l’indice de pauvreté», renforce Dr Birregah qui a réalisé en  2008   l’audit   d’une   trentaine   de  marchés   à  Lomé.   «  La  suspension  des  activités économiques à Lomé et Kara va rendre oisives des centaines de milliers de femmes et mettre au chômage forcé des centaines de jeunes car la population qui occupe ces carrefours de transactions est à plus de 80%féminine», renforce C. Birregah. Et Nadim Kalife (expert en politique économique  africaine) de préciser: «La  moitié des chiffres d’affaires de l’économie togolaise passe par le marché qui en représente un organe vital ».

La gent féminine  est donc  au cœur  des appréhensions  économiques découlant  de-(drames vécus au sud et nord-Togo.  Ces craintes d’affronter un avenir douloureux  sont d’autant  plus justifiées  par le fait que les femmes représentent  près de 52% de la population  de ce pays, selon  le dernier  recensement  général.  « Les Togolaises sont le socle financier exclusif de toutes nos familles. Si elles sont ruinées, c’est notre société toute entière qui sombre», précise encore K. Yamgnane. « Selon la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique (Rapport de 2012), plus de 32,6 % du PIB togolais se réalisent dans les services», détaille dans  la  même  optique  Dr  Amaïzo.  Avec  à  l’appui   des  statistiques  parlantes: «On  peut estimer la contribution de l’ensemble des marchés togolais à l’économie togolaise (secteurs formel et informel confondus) à environ 25% du secteur des services, les deux marchés brûlés portent sur environ 12,5 %. Au-delà des statistiques, ils ‘agit du poumon économique des classes pauvres et  moyennes. C’est  aussi  le  principal point d’écoulement  des biens produits en zones rurales ou péri-urbaines». «Plus  de 70%  des activités sur ces marchés se faisaient dans l’informel avec peu de recettes directes pour l’Etat. Le transport, les crédits et autres garanties risquent par contre de subir un sérieux ralentissement », tempère toutefois M. Amaïzo.

Mocktar  Sow, ne partage  pas cette description  du pire après ces évènements: «Les  dégâts découlant des marchés brûlés vont produire un impact économique certain mais il est à relativiser car s’est développé autour de l’immeuble consumé à Lomé un second type de marché qui pourrait concurrencer les locaux détruits (…) Il faut en outre prendre en compte que beaucoup de commerçantes avaient des stocks à l’extérieur du bâtiment sus-décrit. En gros, ce sont les petits commerçants qui souffriront le plus de ces drames».

Ce  qui  n’empêche   pas  banques  et  institutions   de  micro-finance   de  prendre  également l’ampleur de ces incendies.  Sur demande  de l’Etat  et du patronat,  elles ont collégialement décidé que les victimes des sinistres puissent bénéficier non seulement d’un  moratoire sur le remboursement  de leurs  dettes  mais aussi l’octroi  de nouveaux  crédits  de relance. « Nous redoutons  des tensions  de trésorerie marquées par des pressions sur les  dépôts car les marchés sont des zones de fortes concentrations de crédit et d’épargne», conjecture  Ange Ketor  (directeur  de 1’Association  professionnelle  des  systèmes  financiers  décentralisés  du Togo).  Dans  cette  symphonie   de  projections  sur  ces  corollaires  des  incendies,  d’autres analystes évoquent des répercussions sur les investissements étatiques en matière de développement  et la frilosité qui devrait gagner de potentiels investisseurs  qui auraient envie de faire fructifier  leurs capitaux  au Togo. «Le  danger à craindre est l’inflation sur le court terme, mais sur le long terme, je ne le crois pas », opine Gerry  Taama,  président du parti d’opposition Nouvel engagement togolais.

Perte de prestige commercial

Cette  somme   d’analyses  sus-développées   fait  craindre   le  pire  non  seulement   pour  la réputation  des marchés  ravagés,  mais aussi celle des « Nana Benz » (prospères  Togolaises, importatrices  de tissus imprimés, réputées à l’international). A elles seules, elles représentent toute une école du savoir-faire  commercial au Togo. Il y a donc péril en la demeure. Tous les regards sont tournés vers l’Etat  qui a pris sur lui d’offrir  de l’accompagnement sanitaire aux sinistrés  à travers  surtout un soutien  psychologique  d’une  part. Et d’autre  part de faire un plaidoyer  auprès des  banques  et des  micro-finances  autour  de la rallonge  du paiement  des divers prêts d’avant-drames.

Ces efforts étatiques sont loin de rasséréner les victimes des flammes. Encore sous le choc du sinistre  qui a emporté  ses marchandises,  la présidente  de l’Act  se fait le porte-voix  de ses camarades  d’infortune, en dénonçant le manque de cohésion’et d’organisation dans les rangs des siens: «Mésentente et méfiance règnent entre les commerçants  sinistrés.  Près d’un mois après  les  drames,   nous  sommes   incapables   de  former   des  Commissions   paritaires   et sectorielles  devant  nous  permettre  d’avoir  un  seul  interlocuteur  crédible  devant  l’Etat  et toutes les bonnes volontés qui veulent voler à notre secours » ! «Attention ; bientôt la saison des pluies ; les  femmes  qui  vendent  en plein  air depuis  notre  mauvaise  fortune  commune seront à la merci de la Nature (…)Nous risquons d’assister  à des travaux de Sisyphe parce que les garanties données sur la solvabilité de nos dettes d’avant  -sinistre ne rassurent pas la majorité des membres de notre association. De plus, de grandes interrogations trottinent quotidiennement   dans   nos  têtes:  comment   vont  s’opérer   d’éventuelles  réparations   des sinistrés, pendant  combien  de temps  va durer la reconstruction  des bâtiments  détruits  et à quel rythme?», détaille Mme Nougblega comme difficultés pointant à l’horizon.

«Le  déclin  des  « Nana  Benz »  a  commencé  depuis  plus  d’une   quinzaine   d’années.   Les incendies vont certainement accélérer le mouvement », réajuste E. Amaïzo.

Les incendies, une chance  pour le commerce togolais

Le vœu le plus ardent des analystes togolais après le passage des flammes à Lomé et à Kara est de voir  les  marchés  du  pays  formaliser  très  rapidement  les  multiples  activités  qui  les animent. Cette dynamique suppose par exemple l’instauration obligatoire de l’étiquetage des articles et de l’assurance sur les baux commerciaux  qui serait gage d’une  sécurisation certaine des produits commercialisés et de crédibilité des commerçants auprès de leurs multiples interlocuteurs.   Les  douloureux   évènements   de  janvier   2013  offrent   en  outre  au  Togo l’occasion  de  se  doter  de  nouveaux  marchés  répondant  aux  standards  architecturaux   en matière   de   protection    des   bâtiments    contre   les   incendies.   Enfin,   cette   catastrophe commerciale  est l’occasion inespérée,  de l’avis  de divers  experts,  pour  les « Nana-Benz » d’aller  vers l’industrialisation de leurs activités. En hâtant la création d’unités de production leur permettant de contrôler le prix de vente des produits finis qu’elles injectent sur le marché du pagne, et surtout en se formant aux techniques modernes de vente.

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