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LE MALI, COMMENT SORTIR DE LA MAUVAISE GOUVERNANCE ?

25 juillet 2020 par Yves Ekoué Amaïzo

RADIO KANAL K – RADIO AVULETE

Invité du journal : Dr. Yves Ekoué AMAÏZO, Economiste, Directeur Afrocentricity Think Tank.

Nom du Journaliste à la Rédaction pour une Interview : M. Sylvain Amos.

Adresse : Suisse.

Emission du Samedi 25 juillet 2020.

Sujet : Deux sujets à l’ordre du jour :

  1. La République du Mali, quel avenir avec l’arrivée de près de cinq Chefs d’Etat africains pour une sortie de crise ?
  2. Le Togo peut-il prendre un exemple sur l’évolution du Mali ?

https://media.blubrry.com/cvu_togo_diaspora/podcasts.cvu-togo-diaspora.org/Fenetre-Sur-L-Afrique-Du-25-07-2020-LE-MALI-COMMENT-SORTIR-DE-LA-MAUVAISE-GOUVERNANCE-YEA.mp3

Podcast: Play in new window | Download (Duration: 22:36 — 41.4MB) | Embed

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Sylvain Amos. Merci de répondre à mon invitation. Voici mes trois questions du jour.

1- La CEDEAO a un bilan fluctuant dans la gestion des crises dans la sous-région. Dans les cas, burkinabè et togolais, elle a complètement failli. Par contre, pour les crises gambienne et guinéenne, elle a semblé être au rendez-vous. Les citoyens ouest-africains semblent, dans leur grande majorité, ne pas lui faire confiance. C’est ce que vient de confirmer le peuple malien qui a rejeté la proposition de la CEDEAO. Faut-il considérer qu’il s’agit là d’un test ultime de crédibilité de l’Organisation sous-régionale ?

YEA : Je vous remercie pour l’invitation et salue vos nombreux auditeurs. Ce n’est pas à la CEDEAO de trouver une solution à la crise malienne, mais aux Maliens. La CEDEAO ne peut qu’accompagner et jouer un rôle de facilitateur. Mais la crédibilité de la CEDEAO n’est pas au rendez-vous au Mali. Ce n’est pas seulement l’échec, c’est aussi le fait de croire que des anciens Chefs d’Etat peuvent apporter des solutions magiques alors qu’en réalité, des chefs d’Etat sont membres d’un syndicat de chefs d’Etat et doivent nécessairement défendre d’abord le chef d’Etat en difficulté. Les responsables de l’opposition malienne l’ont compris et certains ont choisi de ne plus exiger le départ du Président malien comme condition préalable à toutes avancées, mais de s’assurer que ce Président perdra l’essentiel de ses prérogatives, ce en marge de la Constitution malienne. Cela peut être obtenu pacifiquement.

L’Union africaine s’est impliquée en insistant que le « dialogue » se poursuive, comme le souhaitent d’ailleurs de nombreux Maliens et responsables du collectif de l’opposition notamment le « Mouvement du 5 juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP) et les sympathisants du l’Iman Dicko. La réalité est que la CEDEAO ne peut que venir renforcer ce que les acteurs nationaux ont réussi à poser comme objectif et modalités opérationnelles pour la mise en œuvre consensuelle. S’il est vrai que le Président Malien, Ibrahim Boubacar Keïta dit IBK a réussi la prouesse de se mettre la grande majorité de son Peuple à dos, ceux qui le contestent, s’ils demeurent attachés à leur Constitution et à un retour à la stabilité politique, devraient considérer que l’essentiel est de s’inscrire dans la durée dans les arcades du pouvoir malien pour que la transparence, la vérité, la fin de l’impunité et des crimes économiques ainsi que les violences des forces de sécurité contre le Peuple malien deviennent réalité. Cela ne peut se faire avec la continuité sans changement en profondeur du système IBK.

L’arrivée de cinq chefs d’Etat de la sous-région pour tenter d’apaiser les tensions et d’aller vers un compromis est un acte fort. Mais que ce soit la CEDEAO, que ce soit les Chefs d’Etat africains, la tentation est trop forte de fonctionner comme un « syndicat de chefs d’Etat » et donc d’assurer le service minimum, c’est-à-dire la préservation du Président IBK au pouvoir, ce selon la Constitution malienne.

Aussi, il faut revenir aux revendications. La dissolution de la Cour constitutionnelle, la démission du fils du Président du fait d’abus divers, la réinstallation des parlementaires qui avaient gagné les élections législatives et ont été privé de leur titre de parlementaires doivent être confirmés. Au-delà de l’aspect juridique, c’est un système qui a donné l’impression de ne pas travailler au service de la grande majorité des citoyens maliens. La dissolution du parlement pour une Constituante pourrait s’avérer plus compliquée à mettre en œuvre et ouvrir le champ à des querelles de représentation dans un Mali déjà bien échaudé par le morcellement des pouvoirs. La faute principale remonte à 1884 lorsque les Occidentaux blancs ont saucissonné l’Afrique en déconsidérant les habitants du territoire dans leur mode culturel et d’organisation.

Aussi, il importe de trouver une solution politique basée sur un partage des pouvoirs au profit d’une équipe gouvernementale sur une base de compétence et de consensus. Cela ne doit pas exclure les personnalités « propres » membres de la majorité présidentielle.

Mais le vrai problème est qu’il n’y a pas non plus une grande unité en termes de projet de société commun au sein de l’opposition actuelle. S’il y avait un projet de société commun et plus particulièrement une proposition consensuelle pour une transition avec un Premier ministre de consensus au pouvoir élargi, donc sur la base d’un accord accepté par le Président IBK qui céderait une partie de ses prérogatives au cours de cette phase de transition, alors les bases d’un accord historique seront trouvées. Ceux qui doivent participer à un gouvernement de transition ne pourront pas se présenter aux élections présidentielles et législatives futures. Les dates des prochaines élections devront être avancées.

Autrement dit, la transition ne devrait pas dépasser 12 à 18 mois. Les Chefs d’Etat africains auront accomplis leur mission de « sauver » le Président IBK conformément aux objectifs de leur syndicat et les oppositions responsables du Mali auront atteint leur objectif pacifiquement avec la mise en place d’une équipe politique dont les personnalités seront choisies sur une base de compétence, d’éthique et d’obligation de mettre en œuvre un projet de transition démocratique et consensuel.

2- Que peuvent justement les panafricains dans la crise malienne ? Selon vous comment peuvent-ils soutenir le peuple malien ?

YEA. Il faut redéfinir ce que vous appelez des « panafricains ». Un citoyen du monde, noir ou blanc, ne doit pas être qualifié de « panafricain » parce qu’il s’exprime sur le sujet, mais parce qu’elle ou il agit concrètement pour l’avènement d’une société fondée sur l’interdépendance et la solidarité sur tous les plans, politiques, économiques, environnementales, sociales et culturelles.

Aussi, le Grand Peuple du Mali ne se laissera pas dicter son avenir par quelques Chefs d’Etat africains qui s’organisent pour que si jamais l’insurrection malienne trouve un écho dans leur propre pays, d’autres chefs d’Etat viennent à leur secours. Sur cette base, le citoyen africain qui s’inscrit dans le panafricanisme, devrait commencer par penser « afrocentrique » et s’appuyant sur les valeurs africaines d’avant l’ère coloniale et d’organisation de la trajectoire qu’aurait suivie la civilisation africaine. Penser afrocentrique, c’est d’abord rendre de comptes et respecter l’innocence vis-à-vis du Peuple. La vérité, la justice, les sanctions contre l’impunité et le respect des droits humains n’auraient pas permis à quelques groupes d’Occidentaux ou « Africains non panafricanistes » de déstabiliser la Libye et par ricochet le Mali.

Alors soutenir le Peuple malien, c’est l’aider à s’engager dans la voie de la responsabilisation des acteurs de l’opposition pour ne pas être des « jusqu’au-boutiste » car la politique, c’est-à-dire l’organisation de la vie de la cité, se fait sur la base de compromis. Ceux qui veulent empêcher ce compromis doivent être mis en minorité pour que le Peuple malien gagne.

Ainsi, tout et toute panafricaniste doit aider ceux qui veulent une alternative pour un Mali à accepter de mettre fin à un « dialogue » qui a assez duré. Il faut un projet de transition avec des personnalités consensuelles avec un premier ministre s’engageant à mettre en œuvre le projet de transition. Ensuite, il faut un projet de société commun où les acteurs qui représentent vraiment le Mali, pas seulement ceux de Bamako la capitale, trouveront un consensus décentralisé et fondateur d’un Mali nouveau, en harmonie avec sa grande histoire de Tombouctou.

3- Le TOGO connaît la même situation d’instabilité que le Mali. Cela est marquée par le soulèvement d’Août 2017 et les actions qui ont suivies jusqu’à l’élection présidentielle contestée du 22 février 2020. Au Mali un religieux, l’imam Mahmoud Dicko, ancien allié de IBK, a réussi à rassembler derrière lui la grande majorité du Peuple malien. Comment expliquez-vous ce qu’on peut appeler le cas togolais ? Pourquoi une telle mobilisation au Mali peine à se concrétiser au Togo ?

YEA : Je souhaiterais éviter des confusions. Le Mali n’est pas le Togo. Le Togo a connu de nombreuses phases d’insurrection par le passé, voire même une grève générale d’une année, etc. Au Mali, l’armée n’est pas clanique et les religieux togolais sont plus timorés car faisant souvent allégeance au pouvoir en place, voire parfois des complicités sous le couvert de la recherche de la paix, ce malgré des prises de positions régulières pour dénoncer les abus de pouvoir et de droit. Au Togo, l’opposition togolaise est institutionnalisée et vit souvent grâce à des contributions financières du pouvoir togolais. Le président malien IBK fait des concessions. Le Président togolais n’a jamais fait de concessions. Une grande majorité du Peuple togolais ne sait pas pourquoi ni les « religieux », ni les « militaires » ne s’impliquent pas dans la recherche d’une alternative à un système togolais où l’impunité est devenu un sport national, la mort à bout portant d’enfants, une banalité… Bref, le Togo n’est pas le Mali. La croissance économique ne profite pas à la grande majorité des citoyens de chacun de ces deux pays. La persistance de l’insécurité, face aux attaques de jihadistes, au Mali se retrouve au Togo sous la forme d’une partie des forces armées togolaises qui a versée dans le grand banditisme économique en organisant un chantage national pour empêcher toute velléité de réveil du Peuple togolais. Bref, le malaise dans les deux pays, c’est la mauvaise gouvernance et le refus de rendre des comptes aux populations.

Par ailleurs, personne ne se soucie du cas de l’opposant « Soumaïla Cissé » qui a été kidnappé avec 11 membres de son parti lors d’une campagne électorale, juste avant les insurrections populaires… Il y a, en filigrane, un problème de vérité des urnes y compris pour les élections présidentielles maliennes.

Quand un membre influent de l’opposition réussi à convaincre le Peuple togolais pour une insurrection décisive, le même opposant refuse d’avancer sur sa propre stratégie et confie la lutte à ceux de l’opposition qui ont systématiquement neutralisé les initiatives du Peuple togolais pour un véritable changement. Là où le Togo et le Mali, voire la Guinée ont un point commun, c’est que le projet de société commun fondée sur une approche décentralisée n’existe pas encore. Pourtant, c’est sur cette base que les fameux « dialogues » ou plutôt négociations devraient se faire afin d’avoir un projet de société inclusif. La mobilisation au Togo se fera dès lors que les dirigeants de l’opposition retrouveront une confiance du Peuple. Pour l’heure, ce n’est pas le cas. Au Mali, il ne faut surtout pas que le Président malien « pleure » sur son sort. Il doit être courageux et opter pour le partage du pouvoir en faveur du Peuple. Bref, le Président du Mali, comme ceux du Togo, ont passé trop de temps à écouter soit des pays étrangers sous prétexte de lutte sécuritaire ou de dislocation du territoire malien au lieu d’écouter le Peuple malien dans le cadre de conférences inclusives décentralisées. Avec une Diaspora malienne active mais souffrant des conséquences du Coronavirus COVID-19 et avec la crise économique et le chômage qui s’amplifie en Occident, cette Diaspora peine à envoyer de l’argent, ce qui permettait en fait d’assurer la paix. Maintenant confronté à trouver une solution sans l’argent de la Diaspora, le Peuple malien est en train de prendre ses responsabilités, de pacifiquement.

Le Mali comme le Togo devraient songer à évoluer vers le fédéralisme, ce qui suppose une véritable décentralisation qui doit devenir le point central du projet de transition politique. En effet, la parole doit revenir au Peuple.

4- Votre mot de fin, notamment sur le communiqué des cinq chefs d’Etat venus au Mali le 24 juillet 2020 sur demande expresse de la CEDEAO ?

Les chefs d’Etat ont fait le service minimum en s’assurant que le Président IBK reste en poste. En accordant 30 mn à chacune des trois délégations : collectif de l’opposition M5-RFP (Mouvement du 5 juin – Rassemblement des Forces Patriotiques, la société civile et la majorité présidentielle. Rien n’a filtré sur la disparition/kidnapping de l’opposant emblématique Soumaïla Cissé.

Avant d’ôter la paille dans l’œil du Mali, il serait sage pour les 5 chefs d’Etat de se pencher sur la poutre qu’il y a dans leur propre pays, notamment dans les pays francophones. La réalité est que les 60 % du succès électoral de IBK lors de la dernière élection présidentielle ne reflète pas la vérité des urnes des citoyens maliens, d’où le service après-vente de la grande majorité du Peuple malien pour tenter de reprendre la main sur l’avenir de leur pays, c’est cela la politique.

Il suffit que la semaine prochaine les propositions de la CEDEAO, et confirmées par les 5 Chefs d’Etats, soient remises en cause par le collectif M5-RFP et une grande majorité de la population pour que la crédibilité de ces dirigeants soient remises en cause. Par ailleurs, certains autres présidents de la CEDEAO ne sont pas « solidaires » des décisions des 5 chefs d’Etat, d’où la possibilité d’avoir une vidéoconférence avec tous les 15 chefs d’Etat de la CEDEAO pour une position plus consensuelle en CEDEAO.

Pour les Maliens, il faut savoir que la solution doit être malienne. Le Président IBK sortirait grandi de cette crise qu’il a contribué à créer en acceptant le transfert d’une grande partie de ses pouvoirs à une représentation du M5-RFP afin transformer la fin de son mandat présidentiel en une transition politique associant des personnalités compétentes et représentant toutes les régions et peuple du Mali. C’est à cette condition que le Mali puisse avancer à nouveau. La France qui vient de perdre un soldat au Mali n’est pas sans responsabilité dans la crise malienne. Condoléances à la famille du soldat français ainsi qu’à tous les soldats africains morts pour le Mali et dont personne ne parle. Le terrorisme pourrait, si personne n’y prend garde, finir par déstabiliser le Mali si chaque acteur concerné, ne se reprend pas pour ne voir que l’intérêt supérieur du Peuple malien dans toute sa diversité.

La restauration de l’Etat doit être fondée sur un ordre constitutionnel. Mais si les abus de pouvoir et de droit dans ce pays, comme dans d’autres en CEDEAO, notamment en zone francophone, empêche le Peuple africain de s’exprimer, alors avant de changer et de faire évoluer la Constitution, il faut offrir un nouveau projet de société inclusif pour renouveler la démocratie malienne. L’Iman Dicko l’a bien compris en rappelant que ce n’est pas aux cinq chefs d’Etat de la CEDEAO de dicter la voie de l’avenir du Mali, surtout si cette voie doit signifier qu’il ne faut rien changer à la mauvaise gouvernance de l’actuel Président IBK en le conservant « au chaud » !

Je vous remercie.

Emission Radio KANAL K – AVULETE du Samedi 25 juillet 2020.

© Afrocentricity Think Tank

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Yves Ekoué Amaïzo

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Dr. Yves Ekoué Amaïzo (Ph. D. MPhil, MBA, MA) est le Président fondateur et le Directeur général de Afrocentricity Think Tank. Ce groupe d’analyse, d’influence et de conseils offre des points de vue alternatifs et des conseils aux dirigeants des Gouvernements africains, aux entreprises considérant l’Afrique comme un marché d’avenir et aux organisations de la société civile africaine y compris dans la Diaspora. Il s’agit de limiter les effets pervers des guerres non cinétiques allant à l’encontre des intérêts des peuples africains.
Une équipe d’experts et de consultants multidisciplinaires peut être mis à disposition dans le cadre d’une demande spécifique pour prodiguer des conseils de haut niveau, des analyses comparatives et de compétitivité et des recommandations opérationnelles. Le tout peut faire l’objet de conférences ou de réunions.
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